Un mois après le drame qui a endeuillé la station huppée de Crans-Montana, en Suisse, l’ombre des responsabilités s’étend bien au-delà des murs calcinés du bar Le Constellation. Quarante vies fauchées, cent seize corps marqués à jamais par les flammes, et une question qui hante les familles des victimes : comment un tel cauchemar a-t-il pu se produire ? L’enquête pénale, désormais élargie aux responsables de la sécurité de la commune, lève peu à peu le voile sur un enchaînement de négligences aux conséquences tragiques.

La nuit du Nouvel An 2024 restera gravée dans les mémoires comme l’une des plus noires de l’histoire récente de la Suisse. Dans le sous-sol enfumé du Constellation, des dizaines de jeunes, venus célébrer le passage à l’année nouvelle, se sont retrouvés pris au piège. Les étincelles de bougies « fontaine », ces accessoires festifs pourtant anodins, ont embrasé une mousse insonorisante au plafond, transformant en quelques minutes une soirée en scène d’horreur. Les images, diffusées en boucle par les médias, ont choqué le monde entier : des silhouettes courant dans la fumée, des cris étouffés, des portes de secours introuvables. Parmi les victimes, de nombreux Français et Italiens, venus profiter des fêtes dans cette station alpine prisée.

Au cœur de la tourmente, Jacques et Jessica Moretti, le couple de Français propriétaires de l’établissement, font face à une instruction pénale pour « homicide par négligence, lésions corporelles par négligence et incendie par négligence ». Placés sous le feu des projecteurs, ils doivent à nouveau répondre de leurs actes devant le ministère public valaisan. Jacques Moretti, d’abord placé en détention provisoire le 9 janvier, a été libéré le 23 après le paiement d’une caution, mais reste soumis, comme son épouse, à des mesures de contrainte. Leur audition, prévue les 11 et 12 février, pourrait éclairer les zones d’ombre qui persistent sur les conditions de sécurité du bar. Une question revient sans cesse : pourquoi les normes de prévention des incendies n’ont-elles pas été respectées ? Les propriétaires, déjà sous le coup de critiques pour leur gestion de l’établissement, voient leur collection de voitures de luxe et leur train de vie scrutés à la loupe, comme si leur richesse supposée aggravait encore leur responsabilité.

Mais l’enquête prend un tournant inattendu lorsque les regards se tournent vers les autorités locales. Depuis le 31 janvier, deux responsables de la sécurité de la commune de Crans-Montana sont eux aussi dans le collimateur de la justice. Leur faute ? Avoir reconnu ne pas avoir effectué de contrôles de sécurité et de prévention des incendies dans l’établissement depuis 2019. Une révélation qui glace le sang des familles des victimes. « Ces contrôles doivent être réalisés annuellement », rappelle une source proche du dossier. Pourtant, pendant cinq ans, personne n’a vérifié si le Constellation respectait les normes en vigueur. Un manquement d’autant plus incompréhensible que la commune dispose de moyens importants, avec près de 250 caméras de surveillance réparties sur son territoire.

L’audition des responsables de la sécurité, prévue les 6 et 9 février, s’annonce cruciale. L’actuel responsable du service de sécurité publique de la commune sera entendu « en qualité de prévenu », une qualification qui ne laisse planer aucun doute sur la gravité des accusations portées contre lui. Son prédécesseur, chargé de la sécurité incendie, comparaîtra également sous le même statut. Pour les familles des victimes, représentées par l’avocat Romain Jordan, ces auditions sont une lueur d’espoir. « L’enquête avance et c’est une excellente nouvelle pour les familles », a-t-il déclaré, soulignant que chaque étape rapproche un peu plus la vérité des proches endeuillés.

Pourtant, l’enquête se heurte à des obstacles qui alimentent les critiques contre le ministère public valaisan. La gestion des images de surveillance de la commune, en particulier, suscite une vive polémique. Selon plusieurs médias, la police intercommunale n’a pas conservé les enregistrements des caméras avant le drame, à l’exception de ceux réalisés entre minuit et 6 heures du matin. Une omission qui pourrait priver l’enquête d’éléments clés pour reconstituer les événements. « Les communes du Haut-Plateau disposent d’environ 250 caméras sur l’ensemble du secteur, mais la question de la sauvegarde des images est du ressort du parquet », a expliqué la police intercommunale de Crans-Montana à l’AFP. Une réponse qui n’a pas apaisé les tensions, d’autant que le ministère public a rejeté, dans une ordonnance datée du 27 janvier, la demande de la commune d’être reconnue comme partie à la procédure pénale. Pour Romain Jordan, cette décision est une victoire : « Les différents tours de passe-passe de la commune pour tenter d’espionner la procédure ont échoué. C’est une très bonne chose. »

Face à la pression, le président de la commune, Nicolas Féraud, a tenté de désamorcer la crise. Lors d’une conférence de presse le 6 janvier, il avait déjà exprimé son incompréhension quant à l’absence de contrôles périodiques du bar entre 2020 et 2025. Cette semaine, il est allé plus loin, déclarant à l’agence Keystone-ATS regretter de ne pas avoir « demandé pardon et formulé des excuses, au nom de la commune ». Des mots qui résonnent comme un aveu de responsabilité, même si Féraud se défend de toute culpabilité personnelle. « Je suis coupable aux yeux de beaucoup de gens. Le ministère public instruira et établira les responsabilités de chacun, dont la mienne, et j’y ferai face », a-t-il affirmé. Une déclaration qui sonne comme une promesse, mais qui ne suffira peut-être pas à apaiser la colère des familles.

Au-delà des responsabilités individuelles, ce drame soulève des questions plus larges sur la sécurité des établissements recevant du public, en Suisse comme ailleurs. Comment un bar, fréquenté par des centaines de jeunes chaque week-end, a-t-il pu échapper à tout contrôle pendant cinq ans ? Pourquoi les normes de prévention des incendies, pourtant strictes, n’ont-elles pas été appliquées ? Et surtout, comment éviter qu’un tel drame ne se reproduise ? Les réponses à ces questions pourraient bien changer la donne pour des milliers d’établissements à travers l’Europe.

En attendant, les familles des victimes continuent leur combat pour la vérité. Certaines d’entre elles se sont regroupées pour porter plainte et exiger des réponses. Leur douleur est palpable, leur détermination aussi. « Nous ne lâcherons rien », confie l’une d’elles, encore sous le choc. Pour elles, chaque nouvelle audition, chaque révélation de l’enquête est une étape vers la justice. Une justice qui, espèrent-elles, permettra enfin de tourner la page sur cette nuit d’horreur, tout en honorant la mémoire de ceux qui ne sont plus.

Alors que l’enquête se poursuit, une certitude émerge : l’incendie du Constellation n’est pas seulement une tragédie, mais aussi le symptôme d’un système défaillant. Un système où les contrôles se relâchent, où les responsabilités s’effritent, et où la vie de dizaines de jeunes a été sacrifiée sur l’autel de la négligence. Pour les familles, la quête de vérité est loin d’être terminée. Et pour Crans-Montana, la route vers la rédemption s’annonce longue et semée d’embûches.